Pourquoi j’ai ouvert le code de Parenthèse

J’ai construit une application d’arbre généalogique pour ma mère, qui commençait à ne plus s’en sortir avec son énorme parchemin papier. Depuis le 14 septembre le code est public, chacun peut l’installer chez lui gratuitement et je ne gagne rien dessus. Quand j’en parle, la question qui revient c’est pourquoi je ne la fais pas payer, alors voilà la réponse en entier.
Le parchemin de ma mère
Ma mère tient l’arbre de la famille depuis des années, au crayon, sur un parchemin qui fait maintenant plusieurs mètres. À chaque nouvelle branche elle devait redessiner une partie de l’arbre, et à force elle avait du mal à s’y retrouver elle-même.

Elle ne voulait pas utiliser Geneanet ou MyHeritage parce qu’elle ne les trouvait ni agréables ni intuitifs. Ce sont de bons outils pour chercher dans les archives, mais ça ressemble plus à des tableurs Excel qu’à un vrai arbre.
Du coup j’ai mis mes skills d’UI et d’UX et mon abonnement Claude en marche pour faire quelque chose de vivant, qu’on a envie d’explorer et de partager à toute la famille. On s’y déplace comme sur une carte et chaque personne a son portrait, ses photos, ses vidéos, sa voix et ses anecdotes. N’importe qui dans la famille peut ouvrir l’arbre avec un lien et proposer d’ajouter quelque chose, et c’est ma mère qui valide.

Aujourd’hui son arbre compte près de 400 personnes et elle est remontée jusqu’en 1821 grâce aux archives de la Manche !
Pourquoi je ne le fais pas payer
Une fois que l’outil marchait pour nous, la suite logique c’était d’en faire une plateforme et de faire payer les familles, avec un abonnement ou du stockage en plus. J’ai préféré le laisser gratuit et ouvrir le code, pour que chacun puisse héberger son arbre chez lui sans passer par moi.
Pour moi, être maître de ses données c’est une conviction qui remonte à longtemps. Je suis le premier à conseiller à tout le monde de ne pas confier des données aussi sensibles à n’importe quel inconnu sur internet, et un arbre de famille c’est des noms, des dates de naissance, des lieux et des photos d’enfants. Je me voyais mal demander aux gens de me faire confiance avec tout ça alors que je dis l’inverse à mes proches.
Et au fond je suis juste content que des gens fassent leur arbre, le partagent avec leur famille et fassent leur propre tambouille avec le produit.
Ce qui est arrivé à d’autres services
Les services qui gardent nos souvenirs changent leurs règles ou ferment, et ça arrive aussi aux plus gros.
En décembre 2018 Google a annoncé qu’il avançait la fermeture de Google+ pour le grand public, d’août à avril 2019.1 En mars 2019 MySpace a reconnu avoir perdu une partie de ses contenus pendant une migration de serveurs, et la presse a parlé de plus de douze ans de musique envoyée par les utilisateurs.2 Le 1er juin 2021 Google Photos a arrêté le stockage gratuit et illimité, et depuis chaque nouvelle photo compte dans les 15 Go du compte.3

Pour les arbres de famille, c’est surtout la question des droits qui revient. En 2021 la presse spécialisée a relevé qu’Ancestry s’accordait une licence perpétuelle et irrévocable sur ce que ses utilisateurs y déposent, et l’entreprise a ensuite précisé que cette licence s’arrête quand le contenu est supprimé de ses systèmes.4 C’est légal, mais ça veut dire que c’est celui qui héberge qui écrit les règles.
La loi européenne donne à chacun le droit de récupérer les données qu’il a fournies à un service, dans un format lisible par une machine, pour les emmener ailleurs.5 Ça ne sert que si l’export contient vraiment l’arbre, avec les liens entre les personnes, les dates, les lieux et les sources. C’est pour ça que Parenthèse exporte en GEDCOM, le format que lisent tous les logiciels d’arbre généalogique, et qu’il importe aussi un zip avec le fichier GEDCOM et ses photos.6
Installer Parenthèse chez soi
N’importe qui peut lire comment l’application fonctionne, la copier et la faire tourner sur sa propre machine. Parenthèse est publié en images Docker, une pour l’API, une pour l’interface et une tout-en-un pour les serveurs maison comme Unraid. Pour l’installer il suffit de lancer docker compose up et de remplir deux valeurs dans un fichier de configuration.6
La licence est la PolyForm Noncommercial.7 On peut lire le code, le modifier et l’utiliser chez soi ou pour sa famille autant qu’on veut, mais on n’a pas le droit de le revendre. Je ne voulais pas que quelqu’un récupère le projet pour en faire un service payant. C’est aussi pour ça que je dis code ouvert et pas logiciel libre, parce que les licences libres au sens strict autorisent la revente.

Je sais bien que la plupart des familles n’installeront jamais de serveur chez elles. Le code ouvert leur sert quand même, parce que si un jour l’hébergeur disparaît, moi compris, quelqu’un de la famille ou un ami un peu bricoleur peut reprendre l’arbre sur sa machine.
Avant d’ouvrir le dépôt
Avant de rendre le code public j’ai repassé tout le projet, parce que n’importe qui allait pouvoir le lire, et j’ai trouvé deux problèmes de confidentialité. La page publique d’un arbre partagé affichait l’adresse e-mail du propriétaire à tous ceux qui avaient le lien, et l’outil de mesure d’audience identifiait les comptes par leur adresse e-mail. Je les ai corrigés tous les deux.
J’en ai profité pour ajouter ce qui manquait. On peut maintenant supprimer son compte depuis l’application, supprimer un arbre pour de bon avec tous ses fichiers, et une page explique simplement ce qui est stocké et où.
Ce qui s’est passé depuis
Je pensais que le projet resterait confidentiel et je me suis trompé. Le message que j’ai posté le 7 octobre sur r/GenealogieFR a été vu environ 15 000 fois, et au 18 octobre le dépôt a 79 étoiles et 6 forks sur GitHub.8
Des gens que je ne connais pas ont commencé à s’en servir et à contribuer. L’un d’eux a ajouté la reconnaissance des visages avec Immich pour remplir les portraits depuis son serveur photo, et un autre a proposé de pouvoir changer l’ordre des frères et sœurs dans l’arbre.6 D’autres ont ouvert des tickets avec leurs vrais cas, comme des actes perdus à l’import depuis Heredis ou une personne décédée dont on ne connaît pas la date, et c’est réglé.6
La version 1.1.0 est sortie le 17 octobre. Chaque fiche a maintenant un onglet Vie, une frise où la famille peut proposer des moments avec des photos, des vidéos ou des actes, et on peut importer d’un coup son fichier GEDCOM avec ses photos.6

Je continue de m’occuper du dépôt, je réponds aux tickets et je sors une version dès que les changements s’accumulent. La démo se visite sans compte sur app.parenthese.io et le code est sur github.com/IliesAllali/parenthese.
Sources
- Google, « Expediting changes to Google+ », billet du 10 décembre 2018. blog.google
- The Fader, « MySpace confirms 12 years of music lost in "server migration" », 18 mars 2019. www.thefader.com
- Google Photos, « Changes to Google Photos storage », billet du 11 novembre 2020. blog.google
- Who Do You Think You Are Magazine, « Ancestry claims perpetual non revocable license to user content », 2021. www.whodoyouthinkyouaremagazine.com
- Règlement (UE) 2016/679, article 20, droit à la portabilité des données. eur-lex.europa.eu
- Dépôt GitHub de Parenthèse, CHANGELOG, versions 1.0.2 à 1.1.0. github.com
- Dépôt GitHub de Parenthèse, fichier LICENSE, PolyForm Noncommercial License 1.0.0. github.com
- Dépôt GitHub de Parenthèse, chiffres relevés le 18 octobre 2026. github.com